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« Certains livres peuvent sauver des vies » – réaction aux révélations récentes sur Edmond Kaiser

Lettre à Hélène Vignal

Chère Hélène

On ne se connaissait pas jusqu’à ce que tu fasses, à la maison d’édition que je dirige, l’inestimable cadeau d’un texte que je chéris. Ce récit, c’est le parcours d’une jeune fille immunisée contre l’admiration par l’aveuglement de ses parents, pas bêtes pourtant, mais hypnotisés par un puissant, un sûr de lui, un roi de l’aisance et de l’ambition (un gourou).

En bonne éditrice, j’ai la faiblesse de croire que certains livres peuvent sauver des vies. Je le crois du tien, pour avoir entendu, lorsque j’auditionnais des victimes de violences sexuelles et meurtrières dans le cadre de la Commission Sauvé, tant de récits qui commençaient par : « Il était tellement charismatique… » Mais voilà, peut-on se contenter de lancer des alertes qui relancent un soupçon qui crible déjà de trous le tissu social et minent jusqu’à nos liens les plus intimes ? Non, bien sûr, et le génie de ton texte est de reprendre à ton compte l’outil même qui avait contribué à aveugler tes parents, mais en inversant ses effets. Admirer comme un tremplin pour mieux devenir. On te quitte grandi. D’immunisée contre l’admiration, tu deviens celle qui l’immunise contre son point de corruption, celui où l’on donne à l’autre des droits sur notre identité et notre vie.

Dans ton histoire à toi, c’est la rencontre avec Edmond Kaiser, fondateur de Terre des Hommes, qui te hisse jusqu’à cet art de l’admiration qui autorise sans danger de s’en donner « à cœur joie ». Alors c’est vrai – que ses victimes directes me le pardonnent, c’est d’abord à toi que j’ai pensé lorsque je découvris l’article du journal Le Temps qu’une fan de ton livre m’avait transmis, accompagné de cette très délicate mention à ton égard : « Avec les amitiés d’une lectrice qui aime et admire son geste d’écriture » (merci @lalettre_d_Elise). Une enquête journalistique révèle que l’homme que tu as admiré à tes doux ans, comme tu l’écris joliment, aurait trempé dans une sordide affaire de trafic d’enfants à des fins d’expérimentations pharmaceutiques et chirurgicales.

J’ai voulu t’appeler, essayer d’amortir le choc en te parlant en amie. Pendant que je comptais les sonneries dans le vide comme on compte les secondes entre l’éclair et le tonnerre, je sentais que ma voix porterait la fêlure de ceux qui s’apprêtent à porter un coup : il tombe, lui aussi. Face contre terre. Lui comme l’Abbé Pierre, comme tant d’autres. Parmi les figures des grands hommes qu’on a portés aux nues et qui tombent de toute leur hauteur, qui tombent comme des mouches. Dans la fosse commune des illusions dont on a eu tant besoin pour se sentir fières d’appartenir à l’espèce humaine, pour sentir à notre tour l’appel à contribuer à un peu moins de souffrance, un peu plus de bonté.

Tu as accusé le coup. Pendant que les victimes de Patrick Bruel (car après tout, il est permis d’appliquer la présomption d’innocence aux femmes qui parlent, non ? Présumées non coupables de mensonges) décrivent pour beaucoup un homme qui « se jetait » sur elles, Edmond Kaiser, lui, passait des coups de fil. Je ne dis pas que je préfère l’un à l’autre (lequel ? Faut-il vraiment choisir entre la sauvagerie et le calcul ?), mais oui, c’est autre chose – et on le répétait toutes les deux à chaque bout du fil pour mieux tromper la sidération. C’est encore autre chose.

Et puis tu as dit cette chose terrible : c’est dingue, on en viendrait à avoir honte d’avoir admiré ces types-là. Et tu savais, en disant cela, que tu ressentais là quelque chose de commun à toutes les victimes : cette attribution inversée et maléfique de la honte. Comme si la honte incompressible, que l’obscénité des faits réclame sans transiger, ne trouvant aucune accroche pour se poser sur le coupable, finissait par se poser sur les seules personnes qui n’ont pas à rougir. On rase les murs, on baisse les yeux, on perd du poids ; ils toisent le monde, dominent les conversations, vont de plateaux télé en dîners mondains. Ils se frottent la panse. On voudrait disparaître.

Tu sais Hélène, j’ai envie de te dire qu’à l’âge où tu engageais avec Edmond Kaiser une correspondance qui t’a véritablement aidée à grandir, moi je pleurais à chaudes larmes en écoutant Patrick Bruel chanter, de sa voix que je croyais éraillée par une inextinguible soif de justice : « Qui a le droit ? » Et oui Patrick, Edmond, et tous les autres (not all… but so many), parlons-en : qui a le droit de faire ça à un enfant qui croit vraiment ce que disent les grands ?

Mais puisque dans ton livre il est question d’admiration, laisse-moi te redire Hélène que ce que j’admire, c’est que tu l’avais envisagée, cette chute. Je te cite : « Même si ce n’est pas agréable, je dois laisser un point d’interrogation dans ce texte. (…) Et si j’apprenais un jour que c’était un salaud de plus ? » Ce jour est arrivé. Et ce que tu dis de l’admiration n’en est que plus vrai, fondé, important. Car pendant que lui disposait des vies des enfants qu’il prétendait sauver, toi tu t’appuyais sur l’illusion qu’il donnait pour devenir quelqu’un de bien. Sans grand destin. Une amie à qui l’on tient. Quelqu’un capable de commencer une phrase par : « Ce n’est pas agréable, mais… » Quelqu’un capable de l’embarras qu’il faut pour ne pas devenir un salaud.

Parce que bon, on en a sûrement toi et moi des bonnes raisons d’avoir honte – des amis et des inconnus qu’on a blessés, des mesquineries, des méchancetés. Mais de quoi remplir un casier judiciaire, je ne crois pas, non. Je crois bien pouvoir affirmer qu’aucun des faits, gestes, silences ou paroles qui me donnent du remords ne relève du pénal ni d’un autre tribunal que celui de ma conscience. Pareil pour toi Hélène, et pour beaucoup d’entre nous (not all… but so many).

Alors tu as bien raison de prendre par la main l’adolescente que tu as été. So do I. On va lui donner rendez-vous dans dix ans, même jour même heure mêmes pommes, et d’ici là on va essayer de tenir le cap du minimum vital d’honnêteté pour que ça tienne encore, cette histoire de vivre les uns avec les autres. Parce que des grands connards, des irrécupérables, des incapables d’avoir honte et privés à jamais des grands services qu’elle peut rendre, on en aura toujours avec nous. Et que la honte dont on ne pourrait pas se remettre toi et moi, ce n’est pas de les avoir admirés du temps où on n’avait pas de raison de les soupçonner. Mais de les aider à proliférer en fermant les yeux, pour préserver l’ordre établi et notre propre économie psychique. Parce que ce sont ces petites collaborations silencieuses qui ont permis à ces types-là de jouir d’une coupable impunité. Alors, comme réponse à cette révélation qui n’en est pas moins scandaleuse de n’être ni la première ni la dernière, je propose de progresser dans l’art de l’admiration telle que tu la préconises : celle de l’élan et non pas du confort. Celle qui n’est pas au service de l’admiré mais de celui qui admire pour devenir meilleur.

Ça ne sera pas agréable, mais on aura le courage d’avoir honte quand la honte nous corrige et nous relève. Ça ne sera pas facile, mais on refusera de prendre sur nous la honte qui revient aux crapules, aux rageux, aux sans scrupule. On résistera au cynisme qui est l’arme paradoxale de la défaite – et vraiment, tu es d’accord avec moi ? on ne peut pas se le permettre.

On s’efforcera d’être le maillon faible de la violence, selon la si belle expression de mon amie Adri qui s’y connaît en humiliation, en goût de la vérité et en coût de la liberté. On continuera à avoir la nausée, à piquer des colères, à piquer des fous rires. À l’horreur on essayera de toutes nos forces d’opposer une surenchère de bonté. On redoublera d’efforts pour être capables de donner ce qu’on n’a pas reçu : l’attention – le plus fin des alliages entre la vigilance et la confiance. Et on se félicitera encore à chaque fois que nos illusions nous auront permis, de façon transitoire, de devenir meilleures.

On ira appuyer là où ça fait mal pour tester un peu l’ordre établi, on fera « oups » si par mégarde il s’effondre, on retroussera nos manches dans les décombres, on ne fera pas trop de plans mais se passera la gourde, on se prêtera la brouette et on se tapera gentiment dans le dos.

J’y pense, je ne sais pas pourquoi : tu te souviens qu’à la fin de la chanson Place des grands hommes, Patrick chante en boucle et assez bizarrement « Attendez-moi » ? Ben non, on t’attend pas, Patrick. D’ailleurs on ne va pas dans la même direction. On va pas du tout place des grands hommes, nous. Mes amies et moi, on se donne toujours rendez-vous aux carrefours de nos vies où on a encore le choix de devenir quelqu’un de bien.

Hélène Vignal Admirer, qu'est-ce que ça change ? aux éditions Labor et Fides

 

Marion Muller-Colard réagit au texte d’Hélène Vignal paru sur Instagram le 27 juin 2026 :

Le cul par terre.

Enfant j’ai admiré un humanitaire. J’ai écrit sur cette « rencontre » dans mon essai Admirer. J’ai voulu dire comment, dans certaines circonstances, l’admiration aide à comprendre ce qu’on peut faire de sa vie. Et mon éditrice, Marion Muller-Colard, a publié et porté mon texte avec enthousiasme.

J’explique comment j’ai capitulé alors que je m’étais juré de ne jamais admirer. J’ai pris mon risque. C’est vrai que c’en est un. Combien me disent en voyant le titre de mon livre: Admirer ? Ha non… moi je n’admire jamais personne. C’est en admirant que je me suis inventé une place dans le monde, celle qui me semblait être la mienne. J’avais mon allié, mon héros, il s’appelait Edmond Kaiser et avait fondé Terre des Hommes Suisse.

Mais… car vous le voyez venir, le « mais », hein ? Avant-hier, le téléphone a sonné. C’était mon éditrice, Marion, et sa douceur: « Je préfère que tu l’apprennes par moi. » Depuis, je n’ai plus de héros. J’ai un monstre de plus dans mon carnet de bal. Edmond kaiser organisait la traite d’enfants-cobayes pour des tests de laboratoire ou de chirurgie. Criminel parmi les criminels.

Abdelkader, Lofti, Hassan, Samira, Razzia, Ernest et d’autres ont croisé cet homme au Maroc, en Inde, au Vietnam. Il a choisi les plus fragiles. Des enfants au cœur abîmé. C’est ceux-là qu’il prisait. Entre 1964 et 1979, il les a cédés comme « matériel d’expérimentation médicale » entre autres à Charles Hahn, chirurgien cardiaque qui s’exerçait sur eux pour asseoir sa carrière et publier ses recherches. Au moins six sont morts au cours de l’été 1979.

Voilà qui était l’homme que j’ai admiré. L’homme sur lequel j’ai décidé, enfant, de fonder ma foi en l’Humain. Depuis deux jours j’ai la rage et j’ai des bouffées de honte. Je ne suis pas dupe de cette honte. C’est la honte des abusé.es. Celleux qui savent, savent.

Abdelkader, Lofti, Hassan, Samira, Razzia, Ernest et tous.tes les autres je pense à vous, seul.es dans les pattes de ces gens. Je vous prends par la main dans l’espace et le temps abolis et je vous berce de tout mon amour.

Et je prends aussi par la main l’adolescente que j’étais. Je continue de chérir et de respecter son admiration pure. Ce n’est pas parce que l’admiré a trompé ta confiance que tu dois renier le courage que tu as eu d’y aller, d’y aller quand même. Ce serait lui donner trop de pouvoir.

Alors ni celui-là, ni tous les autres n’auront notre renoncement. On va pleurer le cul par terre toutes les larmes de notre corps, toi et moi. Et puis on va se relever pour faire notre travail d’humaine avec ceux qui savent le faire dignement. Car, oui, je te le promets: il reste encore du monde et du beau monde sur terre.